"Du combat politique à l’épreuve de l’État" Joachim Mbatchi Pambou

1er juin 20260
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L’actualité politique récente au Sénégal autour de Ousmane Sonko et du président Bassirou Diomaye Faye mérite une attention particulière bien au-delà des frontières sénégalaises. Non pas parce qu’elle relèverait d’une simple rivalité entre deux hommes, mais parce qu’elle met en lumière une problématique désormais centrale dans de nombreuses démocraties africaines : comment transformer une victoire populaire en gouvernance stable et durable ?

Le Sénégal demeure aujourd’hui l’un des rares pays d’Afrique de l’Ouest où les tensions politiques continuent de s’exprimer principalement dans le cadre des institutions républicaines. Dans un contexte régional marqué par les coups d’État militaires, les transitions brutales et les crises de légitimité, cette réalité mérite d’être saluée.

Mais derrière cette apparente stabilité se cache une interrogation plus profonde : que devient un mouvement de rupture une fois confronté aux réalités du pouvoir d’État ?

Car l’histoire politique africaine récente nous enseigne une vérité essentielle : il est souvent plus facile de conquérir le pouvoir que de l’organiser durablement.

Les mouvements politiques portés par une forte mobilisation populaire reposent très souvent sur des figures charismatiques capables d’incarner l’espérance collective, la colère sociale ou la volonté de rupture avec un ancien système. Cette dynamique permet parfois des victoires historiques. Mais une fois l’alternance acquise, surgit alors une nouvelle épreuve : celle de la gouvernance.

Gouverner exige autre chose que le combat politique.

Gouverner impose :

• la discipline institutionnelle ;

• la cohérence dans l’exercice du pouvoir ;

• la maîtrise des équilibres internes ;

•et surtout la capacité à faire coexister ambitions personnelles, exigences populaires et stabilité de l’État.

C’est précisément à ce niveau que de nombreuses expériences politiques africaines rencontrent leurs premières turbulences.

Le cas sénégalais illustre ainsi un phénomène désormais fréquent dans nos démocraties contemporaines : la coexistence parfois délicate entre la légitimité institutionnelle et la légitimité populaire.

D’un côté, l’autorité de l’État issue des urnes.
De l’autre, l’influence politique et militante d’un leadership charismatique fortement enraciné dans l’opinion publique.

Lorsque ces deux légitimités avancent dans la même direction, elles deviennent une force exceptionnelle pour la transformation nationale. Mais lorsqu’elles commencent à diverger, le risque apparaît alors de voir naître des tensions internes susceptibles de fragiliser l’action publique.

C’est pourquoi il devient essentiel que les différents acteurs du pouvoir sénégalais sachent aujourd’hui dépasser les susceptibilités politiques et les divergences personnelles afin de concentrer leurs énergies au service exclusif de l’intérêt général.

Le peuple sénégalais n’attend pas des querelles de leadership.
Il attend :

* des réformes ;

• de la stabilité ;

* de l’emploi pour la jeunesse ;

•une gouvernance exemplaire ;

* et le renforcement continu des acquis démocratiques qui font la réputation du Sénégal depuis plusieurs décennies.

Car le Sénégal porte un héritage politique considérable en Afrique subsaharienne.

Des figures historiques comme Léopold Sédar Senghor, Abdou Diouf ou encore Abdoulaye Wade ont, chacun à leur manière, contribué à bâtir une tradition politique fondée sur le débat démocratique, la stabilité institutionnelle et le respect du jeu républicain dans une région souvent secouée par les ruptures de l’ordre constitutionnel.

Cette histoire prestigieuse impose aujourd’hui une responsabilité particulière aux nouvelles générations dirigeantes sénégalaises. Elles doivent comprendre que leur devoir dépasse leurs trajectoires individuelles. Elles portent désormais une partie de l’image démocratique de l’Afrique francophone dans le monde.

Le Sénégal ne doit pas devenir le théâtre d’affrontements internes susceptibles d’affaiblir son modèle politique. Bien au contraire, il doit continuer à incarner cette capacité africaine à résoudre les divergences dans le dialogue, dans les institutions et dans le respect mutuel des responsabilités républicaines.

Au-delà des divergences politiques du moment, les dirigeants sénégalais doivent garder à l’esprit une vérité essentielle : les générations futures jugeront moins les rivalités de circonstance que la capacité des responsables publics à préserver l’unité nationale et la stabilité démocratique.

L’histoire africaine est remplie de grandes espérances fragilisées par des conflits de leadership, des querelles d’influence ou des affrontements d’ego. Or les peuples africains, fatigués des crises répétitives, attendent désormais de leurs dirigeants davantage de hauteur, de retenue et de sens de l’État.

Le Sénégal possède aujourd’hui une occasion historique : démontrer qu’en Afrique aussi, les ambitions politiques peuvent coexister avec la responsabilité républicaine, le dialogue institutionnel et la primauté de l’intérêt national.

Car les nations les plus respectées ne sont pas seulement celles qui savent conquérir le pouvoir, mais surtout celles qui savent organiser la stabilité, préserver la démocratie et transmettre un héritage politique digne aux générations futures.

L’Afrique doit tirer les leçons de ces situations.

Nos peuples réclament des ruptures politiques profondes. Ils aspirent à davantage de justice sociale, de souveraineté économique, de transparence et de dignité nationale. Mais après les grandes mobilisations populaires vient toujours le moment le plus difficile : celui de la construction de l’État.

Or construire un État exige :

* des institutions solides ;

•une hiérarchie claire des responsabilités ;

• une culture du compromis ;

• et parfois même la capacité, pour certains leaders, d’accepter que la stabilité nationale soit plus importante que les trajectoires individuelles.

C’est là que se joue la maturité des démocraties africaines.

L’Afrique n’a plus seulement besoin d’opposants courageux capables de dénoncer les dérives des anciens systèmes. Elle a désormais besoin de bâtisseurs institutionnels capables d’organiser durablement le pouvoir sans détruire les espérances populaires qui les ont portés.

Le Sénégal, par son histoire démocratique et la vitalité de son débat public, peut encore montrer la voie au continent. À condition que les rivalités politiques ne prennent jamais le dessus sur l’intérêt supérieur de la nation.

Car au bout du compte, la véritable grandeur d’un dirigeant ne se mesure pas uniquement à sa capacité à conquérir le pouvoir, mais aussi à sa sagesse dans la manière de le partager, de l’exercer et de le stabiliser au service du peuple.

Joachim MBATCHI PAMBOU
Président du Forum Pour la Défense de la République (FDR)
Candidat à l’élection présidentielle d’août 2023

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