" Décoloniser les CV" Odome Nteme Angone
Un vent tsunamique souffle au sein des espaces universitaires. Il propose de décoloniser les savoirs. Cela veut dire que, à notre insu du fait de l’héritage colonial, nous avons été socialisé à penser que l’Université (et le système éducatif qui le supporte) était « neutre ».
Avec un œil critique, nous avons cependant découvert en l’arpentant de l’intérieur à notre grande stupéfaction qu’en réalité, des biais idéologiques traversent de fond en comble les corpus, les programmes, les textes, les sources (et même les interactions). Par conséquent, certains discours sont légitimés au détriment d’autres. Une enseignante s’en rend tout de suite compte lorsqu’on est membre d’une catégorie multi-minorisée (exemple : femme, africaine, noire, en situation de mobilité réduite, de famille pauvre, corps colonisé, non blanche et non hétéro, etc.).
Il y a deux semaines, une personne se demandait sur Linkedln si l’on pouvait mettre une langue africaine parlée dans un cv dans la rubrique « Langues ».
J’ai réagi sur ce post ce jour-là parce qu’on dit que le silence des justes est favorable à la politique du statuquo. Je viens étendre le débat ici.
Si vous êtes africain(e) et que vous avez le luxe (c’en est un) de parler une langue ou plusieurs langues africaines, cela relève d’une justice épistémique que de mentionner en lettre capitale les langues africaines parlées.
Je vous apporte quelques exemples ci-après.
Je suis enseignante en poste à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Par les hasards de l’histoire, j’enseigne les littératures africaines en Langues Romanes section « Espagnol ». Je suis devenue une spécialiste en Littérature équato-guinéenne (et plus généralement en Littérature Africaine) grâce à mon bilinguisme fang-espagnol.
Depuis 5 ans, je reçois régulièrement en Littérature équato-guinéenne, de la part de collègues inconnu(e)s de par le monde, des articles soumis pour être publiés dans leurs revues scientifiques que l’on me demande d’expertiser. A ce titre, il y a à peine un ou deux ans je me souviens avoir animé une conférence sur les personnages féminins dans la littérature africaine. C’était au siège de l’Institut Cervantes à Madrid (lien toujours dispo sur YouTube). J’avais pris comme corpus monographique des œuvres de Melibea Obono, une écrivaine de Guinée Equatoriale.
A la fin de ma communication, 3 écrivains du pays de son pays sont venus vers moi me demander si je connaissais personnellement l’écrivaine. Ils voulaient savoir comment était-il possible d’analyser l’esthétique d’un roman en allant puiser jusque dans la sémantique des mots « étrangers » (ici fang). Je jouais simplement à domicile. En parlant de l’œuvre de Melibea, en réalité je parlais d’une culture en partage. Je comprenais au-delà des mots, la rhétorique allusive en contexte.
Quand j’analyse, par exemple, l’œuvre d’une Mélibea Obono, ouvrage dans lequel elle inonde des mots fang mêlés à l’espagnol, je serai naïve de ne pas puiser dans ma connaissance du fang pour apporter au lectorat non « fangophone » cette richesse à laquelle j’ai accès « gratuitement à ma portée » grâce à ma compétence linguistique en fang. Parler une langue africaine dans ce cas est une valeur ajoutée.
Moralité :
N’ayez jamais honte de mettre dans votre CV, à côté du français, de l’espagnol, de l’allemand et j’en passe, les nombreuses langues africaines que vous parlez. Cela relève non seulement d’une justice épistémique parce qu’en réalité les langues se valent. Il n’y en a pas une moins importante qu’une autre, le saviez-vous ? C’est auprès de mes grands-parents que j’ai compris que toute langue avait des niveaux de langue, y compris les nôtres.
Sur le plan professionnel, c’est un atout et un luxe de parler au moins une langue africaine. Imaginez-vous une personne qui vient travailler au Sénégal et qui omet dans son CV qu’il parle wolof, quel gâchis !
À présent, allez-y sauver vos langues, au lieu de vous évertuer à les faire disparaitre, elles vous le rendront bien, parce que savoir c’est additionner et non soustraire. À bon entendeur, salut !
Odome NTEME ANGONE






